1.
Cal Blaire

 

« Prends garde au mage, et traite-le bien, car ses pouvoirs dépassent les tiens. »

 

Sorcières, sorciers et mages,

Altus Polydarmus, 1618

 

 

Dans quelques années, en repensant au passé, je me souviendrai de ce jour comme de celui où je l’ai rencontré. Je me souviendrai de l’exact moment où il a fait son entrée dans ma vie. Jamais je ne pourrai l’oublier.

 

 

* * *

 

 

Je portais un tee-shirt vert délavé et un jean. Ma meilleure amie, Bree Warren, a débarqué avec une tunique blanche et une jupe longue noire qui frôlait ses ongles de doigts de pied vernis en violet. Comme toujours, elle était belle et sophistiquée.

— Salut, toi ! m’a-t-elle lancé.

Elle m’a serrée dans ses bras comme après une longue séparation, alors qu’on s’était vues la veille à peine.

— On se retrouve en maths renforcées, ai-je annoncé à Janice Yutoh avant de suivre Bree dans l’escalier menant à la porte du lycée. Qu’est-ce qu’il fait chaud ! On est censés cailler, le jour de la rentrée, non ?

Il n’était pas encore huit heures et demie, pourtant, le soleil de ce début de septembre était déjà brûlant et l’atmosphère humide et lourde. Pas le moindre souffle d’air. Malgré le temps, j’étais tout excitée, impatiente : une nouvelle année scolaire s’ouvrait devant nous et, enfin, nous n’étions plus les plus jeunes du lycée.

— Au Canada, sans doute, a rétorqué Bree. T’es toute mignonne, dis donc !

— Merci, ai-je répondu, touchée par son tact. Toi aussi.

Mon amie ressemble à un top model. Elle est grande – un mètre soixante-quinze – et la plupart des filles se laisseraient mourir de faim pour avoir sa ligne. Sauf que Bree mange ce qu’elle veut. D’après elle, il faut vraiment avoir une mentalité de mouton pour suivre un régime. Elle va chez un coiffeur-visagiste de Manhattan pour faire couper ses cheveux bruns ondulés, qui retombent sur sa nuque en une cascade soyeuse parfaite. Où qu’on aille, elle fait tourner les têtes.

Bree sait qu’elle est belle, et elle en est fière. Elle ne chasse pas les compliments d’un haussement d’épaules, elle ne se plaint jamais de son physique et ne feint pas l’étonnement lorsqu’on la flatte. Pour autant, elle n’est pas prétentieuse. Elle a juste conscience de sa beauté et s’en réjouit.

Bree a jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule vers le lycée de Widow’s Vale. On devinait à ses murs de brique rouge et à ses hautes fenêtres baroques qu’il s’agissait d’un ancien palais de justice.

— Ils n’ont pas repeint les boiseries, a-t-elle déclaré. Pour changer.

— Non. Oh, la vache, regarde Raven Meltzer ! Elle a un tatouage !

Raven, une élève de terminale, est sans doute la fille la plus délurée du lycée. Avec ses cheveux teints en noir, ses sept piercings (et peut-être d’autres, moins visibles) et maintenant un cercle de flammes autour du nombril, elle a un look incroyable. En tout cas à mes yeux – moi, la fille banale de service, aux longs cheveux châtains coupés en un carré tout simple. Mes yeux sont marron foncé et j’arbore un nez qu’on pourrait gentiment décrire comme « fort ». Avec les dix centimètres que j’ai pris l’année dernière, je mesure à présent un mètre soixante-huit. Je suis plutôt large d’épaules, mais étroite de bassin, et j’attends toujours le coup de baguette magique de la fée qui fait pousser les seins.

Raven s’est arrêtée à côté de la cafétéria, là où les shootés se retrouvent.

— Comme sa mère doit être fière… ai-je commenté avec mépris.

Pourtant, au fond de moi, j’admirais son audace. Quel genre de fille serais-je si je me souciais aussi peu de l’opinion d’autrui ?

— À ton avis, qu’est-ce qui se passe avec son piercing au nez lorsqu’elle éternue ? a demandé Bree.

J’ai éclaté de rire.

D’un signe de tête, Raven a salué Ethan Sharp, qui, même à huit heures et demie du matin, semblait déjà défoncé. Puis elle a échangé une poignée de main ésotérique avec Chip Newton, petit génie des maths – il est encore meilleur que moi – et dealer notoire du lycée. Elle s’est ensuite tournée vers Robbie Gurevitch, mon meilleur ami après Bree, qui l’a accueillie d’un sourire.

— Ça fait quand même bizarre de voir Mary K. ici, a déclaré Bree en glissant ses doigts dans ses cheveux malmenés par le vent.

— Oui. Elle va s’adapter en un rien de temps !

Mary K., ma petite sœur, et deux de ses amies se dirigeaient en riant vers le bâtiment principal. Avec ses courbes de femme adulte, elle semblait plus mûre et plus sûre d’elle que les autres filles de seconde. Mary K. avait la belle vie : des fringues fashion mais pas trop, un visage à la beauté naturelle, des notes bonnes sans être excellentes et un grand cercle d’amis. Elle est gentille par nature et tout le monde l’adore, même moi. C’est comme ça, avec Mary K. On ne peut pas s’empêcher de l’apprécier.

— Salut, poupée, a lancé Chris Holly bien fort en s’approchant de Bree. Salut, Morgan.

Il s’est penché pour déposer un baiser rapide sur les lèvres de ma meilleure amie.

— Salut, Chris, ai-je répondu. Paré pour une nouvelle année ?

— Maintenant, oui, a-t-il susurré en couvant Bree d’un œil lascif.

— Bree ! Chris !

C’était Sharon Goodfine qui les interpellait en agitant la main. Ses bracelets en or cliquetaient autour de ses poignets.

Chris a pris Bree par le bras et l’a attirée vers Sharon et le reste de leur bande : Jenna Ruiz, Matt Adler, Justin Bartlett.

— Tu viens ? m’a demandé Bree qui s’attarda un instant.

— Non merci, ai-je soupiré en grimaçant.

— Morgan, ils t’aiment bien, tu sais !

Comme souvent, elle avait deviné mes pensées. Elle avait lâché la main de Chris pour m’attendre, tandis que lui s’éloignait déjà.

— T’inquiète, je dois parler à Tamara de toute façon.

Bree savait que je ne me sentais jamais à l’aise avec ses amis.

— Comme tu veux, m’a-t-elle dit après avoir réfléchi un instant. On se retrouve tout à l’heure dans le hall.

— À plus !

Alors qu’elle pivotait, Bree s’est arrêtée en plein mouvement, bouche bée, tel un étudiant en première année d’art dramatique jouant la « stupéfaction ». En suivant son regard, j’ai aperçu un garçon qui grimpait les marches du lycée.

On se serait cru dans un film : l’image devient floue, le silence s’installe et le temps ralentit. On ne sait plus très bien ce que l’on voit. C’était exactement comme ça, de regarder Cal Blaire monter l’escalier large et usé du lycée de Widow’s Vale.

Évidemment, je ne savais pas encore qu’il s’appelait Cal Blaire.

Bree a pivoté vers moi, les yeux écarquillés.

— C’est qui, ce mec ? a-t-elle articulé en silence.

J’ai secoué la tête. Machinalement, j’ai posé la main sur ma poitrine pour ralentir les battements de mon cœur.

Le garçon s’est dirigé vers nous d’une démarche assurée que je lui ai aussitôt enviée. Tout le monde se retournait sur son passage. Lorsqu’il nous a souri, j’ai cru que les nuages s’écartaient pour laisser place au soleil.

— C’est par là, le bureau du proviseur adjoint ? s’est-il enquis.

J’avais déjà vu des mecs canon. Le copain de Bree, par exemple, Chris, est super mignon. Mais celui-là était… éblouissant. À voir ses cheveux, des piquants châtain foncé, on aurait pu croire qu’il les avait taillés lui-même. Son nez était parfait, sa peau hâlée, magnifique et son regard doré, fascinant. Il m’a fallu un moment pour comprendre qu’il s’adressait à nous.

Pendant que je le dévisageais bêtement, sans répondre, Bree a réagi au quart de tour.

— Oui, c’est derrière cette porte puis à gauche, a-t-elle expliqué le doigt tendu. C’est pas courant de changer de lycée en terminale, a-t-elle ajouté en étudiant le bout de papier qu’il lui présentait.

— Je sais, a-t-il répondu dans un demi-sourire. Je m’appelle Cal. Cal Blaire. Je viens d’emménager ici avec ma mère.

— Moi, c’est Bree Warren. Et voici Morgan Rowlands, a-t-elle continué en me désignant.

Figée sur place, j’ai cligné deux ou trois fois des yeux avant d’essayer de sourire.

— Salut, ai-je enfin réussi à souffler.

Je me faisais l’effet d’une gamine de cinq ans. D’accord, je n’ai jamais été douée pour parler avec les garçons, mais cette fois c’était encore pire : j’étais si impressionnée, si intimidée que j’en perdais tous mes moyens. Comme si je tentais de rester debout en pleine tornade.

— Vous êtes en terminale ? a-t-il voulu savoir.

— En première, a rectifié Bree.

— Dommage, je ne vous verrai pas en cours, alors.

— Moi non, a-t-elle répondu avec un petit rire charmant d’autodérision. Par contre, tu retrouveras peut-être Morgan. Elle suit les cours de maths et de sciences des terminales.

— Cool. Je ferais mieux d’aller annoncer mon arrivée. C’était sympa de vous rencontrer. Merci pour votre aide.

Il m’a souri puis s’est tourné vers la porte.

— Bye ! a lancé Bree.

Dès que Cal a disparu à l’intérieur, mon amie m’a attrapée par le bras.

— Morgan, ce mec est un vrai dieu ! a-t-elle crié. Dire qu’il vient s’inscrire ici ! On va le voir toute l’année !

Une seconde plus tard, la bande de Bree s’est ruée vers nous.

— C’est qui ? a demandé Sharon d’un ton pressant avant de se faire bousculer par Suzanne Herbert, qui voulait se rapprocher de Bree.

— Il est dans notre lycée ? a braillé Nell Norton.

— Tu crois qu’il est homo ? s’est enquis Justin Bartlett.

Justin a fait son coming out en cinquième.

J’ai jeté un coup d’œil vers Chris, qui fronçait les sourcils. Comme Bree et ses amis étaient occupés à éplucher les maigres informations qu’on avait récoltées sur Cal, j’en ai profité pour m’éloigner de leur groupe. J’ai gagné l’entrée d’un pas léger et, en posant mes doigts sur la lourde poignée de cuivre, j’aurais juré sentir la chaleur laissée par la main du nouveau.

 

* * *

 

La semaine suivante, lorsque je suis arrivée en cours de physique, les picotements habituels m’ont chatouillé le ventre. Sa présence – là, derrière un bureau en bois cabossé – semblait toujours aussi miraculeuse. Un dieu vivant parmi les mortels. Ce jour-là, il avait braqué son sourire radieux vers Alessandra Spotford.

— C’est comme une fête des moissons, non ? Et ça se passe à Kinderhook ? lui a-t-il demandé.

Alessandra souriait, troublée.

— Ce n’est qu’en octobre, a-t-elle expliqué en glissant une mèche derrière son oreille. On y expose nos citrouilles tous les ans.

Une fois assise à ma place, j’ai ouvert mon cahier. En une semaine, Cal était devenu le garçon le plus populaire du lycée. Mieux que populaire : célèbre. Même les mecs l’appréciaient. Enfin, pas Chris Holly ni les autres dont les copines bavaient sur Cal, mais la plupart.

— Et toi, Morgan ? m’a-t-il interrogée. Tu es déjà allée à cette fête des moissons ?

J’ai hoché la tête tout en feuilletant avec nonchalance notre manuel jusqu’au chapitre en cours. L’entendre prononcer mon nom m’a donné le tournis.

— Tout le monde y va, ou presque. Il n’y a pas grand-chose d’autre à faire dans le coin. À moins d’aller à New York, ce qui prend deux heures en voiture.

Cal m’avait adressé la parole plusieurs fois au cours de la semaine passée, et lui répondre m’avait été chaque fois un peu plus facile. Je le voyais tous les jours, en maths et en physique.

Il s’est retourné afin de me regarder bien en face. Pour une fois, j’ai osé lever les yeux vers lui. Ce que je m’autorisais rarement, surtout lorsque j’avais l’intention de me servir de mes cordes vocales. Ça n’a pas loupé, ma gorge s’est aussitôt nouée.

Qu’avait-il de si spécial pour me mettre dans des états pareils ? Eh bien, d’abord, son physique incroyable. Mais ce n’était pas tout. Je le trouvais différent. Lorsqu’il me regardait, il me regardait vraiment. Il n’en profitait pas pour guetter ses potes ou des filles plus mignonnes, ni pour reluquer ma poitrine – non pas que j’en aie, cela dit. Au contraire de tous les autres garçons, il ne semblait jamais embarrassé et ne cherchait pas à se mettre en valeur. On avait l’impression qu’il nous observait, moi et Tamara – qui était aussi en classe renforcée –, avec la même intensité sincère, le même intérêt qu’il accordait à Alessandra, à Bree ou à n’importe quel autre top model du lycée.

— Dans ce cas, qu’est-ce que tu fais de ton temps libre ?

Déroutée par cette situation inédite, j’ai feint de m’absorber dans mon livre. D’habitude, les beaux mecs ne me parlaient que s’ils voulaient recopier mes devoirs.

— Je ne sais pas trop, ai-je répondu d’une petite voix. Je traîne avec mes amis. On papote. On va au ciné.

— Et quel genre de films tu préfères ?

Sans me quitter des yeux un instant, il s’est penché vers moi comme si j’étais la fille la plus intéressante du monde. Il paraissait boire mes paroles.

Gênée, j’ai tardé à lui répondre, à croire que j’avais perdu ma langue :

— Je n’ai pas de préférence. J’aime bien tous les styles.

— Vraiment ? Moi aussi. Tu pourrais m’indiquer où sont les cinés, dans le coin ? Je n’ai pas encore trouvé mes repères dans la région.

Sans me laisser le temps de réagir, il m’a souri puis a pivoté vers le tableau. M. Gonzalez venait d’entrer. Le prof a laissé tomber lourdement sa mallette sur son bureau avant de commencer l’appel.

Je n’étais pas la seule que Cal ensorcelait. Il semblait prêter attention à tout le monde. Il parlait à chacun, changeait toujours de voisin de table, sans discrimination. Au moins quatre membres de la clique de Bree mouraient d’envie de sortir avec lui. Jusque-là, à ma connaissance, personne n’y était parvenu. En revanche, je savais déjà que Justin Bartlett s’était pris un râteau.

L'éveil
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